Longtemps je me suis posé la question de la valeur de la note dans le système scolaire français. Aujourd’hui formateur dans un établissement qui accueille des jeunes majoritairement lassés du système classique, la question est encore plus présente dans mon esprit : Ne peut-on pas imaginer une scolarité sans note ? L’arrivée du socle commun de connaissances et de compétences m’a laissé entrevoir une possibilité de pouvoir faire autrement.

Mais revenons tout d’abord sur la note et à mon questionnement initial. De quand diable remonte cette idée de la note ? Même si peu d’ouvrage traite du sujet, on peut trouver ci et là des études qui peuvent éclairer notre propos.

Première idée reçue : la note a toujours fait partie de l’univers scolaire. Idée reçue en effet car  la note (et l’idée de hiérarchiser les élèves) reste une invention très récente. Pendant très longtemps, l’école a même su bien s’en passer. C’est en 1558, au Portugal, qu’un collège jésuite décide de donner des prix aux plus méritants. L’idée de hiérarchiser les apprenants s’étend ensuite rapidement sur le continent. Ces classements vont être progressivement remplacés par des indications chiffrées. On retrouve des traces au collège jésuite de Caen où on adoptera une échelle à 4 niveaux : 1 = bien ; 2 = assez bien ; 3 = médiocre ; 0 = mal). Jugé trop méritocratique par une aristocratie revendiquant ses privilèges, cette idée de classement par la note sera combattue et les écoles fermées. Ce n’est qu’à la Révolution Française que, contre leur idéologie même, on reprendra l’idée des jésuites pour fonder le système scolaire qui deviendra la base de l’actuel. Il faut ensuite attendre 1890 pour voir officialiser la notation des compositions de 0 à 20.

Changement d’objectif? Pas forcément. En effet 1890 apporte un changement dans l’esprit. On ne classe plus l’élève dans un groupe mais on tente de donner une valeur au travail lui même. Si la note est bonne, c’est que le travail est bon.

Un bon système alors? Cela reste à voir. En effet, c’est aussi à cette période que l’on passe des petits effectifs des petites écoles (où on peut parler d’individualisation de la formation) à une organisation plus rentable économiquement. En effet, le maître s’adresse simultanément à des groupes d’élèves jugés homogènes. Cette méthode permet d’augmenter les effectifs par classe. Mais qui dit classe homogène, dit classement. La moyenne est née ainsi que le redoublement, nous revenons donc au principe jésuite de 1558 qui indiquaient qu’à la fin de l’année, les « optimi » passaient dans la classe supérieure et les « inepti » étaient recalés.

Petits détours docimologiques :

rentrons maintenant dans le détail de la note, étudions son fonctionnement.  Philippe MEIRIEU écrit : « À peine plus fiable qu’un jeu de hasard, la notation installe l’aléatoire et l’injustice au cœur du fonctionnement scolaire. Mais plus encore, et contrairement aux idées reçues, elle entretient la médiocrité : un mauvais devoir est « payé » d’une mauvaise note et tout le monde est quitte ! Quand il faudrait, au contraire, accompagner l’exigence et favoriser le dépassement. Et puis, la note fonctionne comme “le lit de Procuste” : en classe, tout ce qui n’est pas noté, tout ce qui n’est pas notable n’a pas de valeur : l’école devient une simple machine à distribuer des notes, oubliant de multiples dimensions de la formation du citoyen. En réalité, à terme, la note, c’est le triomphe du marché scolaire, la réduction des savoirs à des marchandises, de la relation pédagogique à une transaction boursière. Nos enfants valent mieux que cela !« .

Et Albert JACQUARD de rajouter « Face à une copie, à un exposé oral, ou à un candidat, l’examinateur réagit en fonction d’une multitude de points de vue ; en lui-même, il répond à mille questions et se forge une opinion qui ne peut s’exprimer qu’en décrivant ses multiples facettes.

Hélas, bien souvent notre société impose à l’examinateur un objectif tout autre : il doit établir une hiérarchie entre les prestations. Pour cela il est contraint de passer du domaine multidimensionnel de son opinion au domaine unidimensionnel de la note ; ce remplacement du langage subtil des mots par le langage chiffré des nombres, ne peut être réalisé sans une perte dramatique de sens. 

La note est à l’objet jugé ce qu’est le nombre « 1515 » au mot « Marignan« , une association n’ayant de signification qu’au prix d’un commentaire. »

Ces deux citations nous montrent bien le non fondé de la note. En effet, noter aujourd’hui revient bien, pour une majorité d’enseignants, à appliquer une sanction à l’élève qui n’a pas assez travaillé, ou appris sa leçon. comment jugeons nous d’ailleurs objectivement que tel élève n’a pas assez appris sa leçon ? Si ce n’est de façon arbitraire au regard d’un résultat à un contrôle. Contrôle : mot lourd de sens… Est-il bien ici question de contrôler que l’élève possède les savoirs demandés ? Beaucoup répondront que oui, il suffit d’assister à un conseil de classe pour s’en rendre compte. L’acquisition supposée des savoirs se fait au regard des notes bien souvent. Ainsi, on classera les élèves en 3 catégories : ceux qui sont au dessous de la moyenne, autour de la moyenne et en dessous de la moyenne. Et là étonnamment, la proportion d’élèves dans chaque catégorie semble répondre à une loi bien connue sous le non de loi de GAUSS ou loi normale. C’est ainsi que des générations d’enseignants s’évertuent à faire en sorte, consciemment ou pas, que la majorité des élèves soit autour de la moyenne. On peut schématiser en disant qu’une classe c’est un tiers de bons élèves, un tiers de moyens et un tiers de .. hmmm… mauvais élèves? Prenons trois classes au hasard et regroupons dans une même classe les 3 tiers de bons élèves : que se passera-t-il ? Est-ce que la classe complète aura entre 12 et 20 ? Non, il ne faudra pas longtemps pour que la répartition reprennent le caractère normal. Que s’est-il passé entre les deux ? les élèves sont devenus moins bons ? Les exigences ont-elles évoluées ? Ou a-t-on insidieusement ce besoin de catégoriser les élèves, de les hiérarchiser ?

Dans un prochain article, je continuerai à développer ma vision du métier et vous donnerai quelques expérimentations faites avec mes élèves de 4ème.

à très bientôt.
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